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La pierre de lune

 

J’avais sept ans quand j’ai rencontré Philippe. Il avait de longs cils noirs et une façon si particulière de me regarder du haut de ses dix ans. J’étais tombée éperdument amoureuse de ses pupilles bleu marine aux reflets changeants. Un amour immense comme seuls les enfants en sont capables. Nous faisions partie du même club de natation. Nous nous embrassions, cachés sous le haut rebord du bassin. Cela n’échappait à personne mais nous nous en moquions. Je n’avais jamais aimé avant et mon cœur tout entier vibrait quand il apparaissait. Il me faisait chavirer et je passais le jour et la nuit à rêver de lui quand il n’était pas là. Je voulais passer le reste de ma vie avec lui.

 

Il y avait une ombre au tableau pourtant. Philippe avait un frère de 8 ans, Eric, qui ne m’aimait pas beaucoup. Il passait sa vie à me dire des choses désagréables. Avec ses grands yeux clairs et ses taches de rousseur, il était devenu ma bête noire. Un jour où nous étions en voiture avec sa famille, je m’étais chamaillée avec Eric. J’avais demandé à Philippe qui il aimait le plus : moi ou son frère. Tout le monde avait été scandalisé par ma question. Les parents m’avaient fait la morale, Eric protestait et Philippe regardait par la fenêtre.

 

Peu après, au bord de  la piscine, j’avais eu la révélation de l’hostilité d’Eric. Les yeux pleins de colère, il s’était tourné vers moi et m’avait dit :

 

—  Philippe ne t’aime pas ! Tu perds ton temps, c’est moi que tu devrais aimer.

 

Je l’ai poussé dans l’eau. Je l’ai vu tomber au ralenti, son visage figé par l’étonnement. Après ça,  rien n’a plus été comme avant. Philippe avait rencontré une autre fille, plus âgée que moi. Je refusais de voir l’évidence même : Eric avait raison, son amour m’échappait. Jusqu’à ce jour où nous passions tous la soirée chez leurs parents. Je me revois monter lentement l’escalier qui menait à sa chambre et derrière un baril de lessive transformé en boîte de Lego, au milieu des livres et des jouets, Philippe embrassait cette fille aux longs cheveux noirs. Le choc fut terrible. Je reculais silencieusement le long de l’escalier quand soudainement je me heurtais à un autre corps immobile, les poings serrés. C'était Eric qui me souffla :

—  Je te l’avais bien dit !

 

 

Ma mémoire est très embrouillée après ça. L’émotion a été telle que je suis tombée malade. J’ai perdu l’appétit et le goût de vivre. Mes parents étaient très inquiets. Parallèlement, nos deux familles se sont éloignées sans trop de raison et je ne l’ai jamais plus revu. Pendant des mois, j’ai rêvé de lui. Je courais dans des couloirs vides en appelant son nom. La douleur était devenue insupportable. Telle une boule de feu qui grossissait avec temps, ma peine ne faisait qu’augmenter.

 

Je pense qu’une grande partie de ma mélancolie vient de cet amour perdu. Si j’avais pu le revoir, lui parler, j’aurais pu faire mon deuil plus facilement. Enfin, je crois. Un jour pourtant, je me suis réveillée. Mon cœur était sec comme un caillou, vidé de tout son amour. Mais je n’ai jamais plus pu aimer comme ça, de tout mon cœur. J’ai fait ma vie avec ce bout de pierre froide, une pierre de lune dans la poitrine.

 

Un jour banal, trente-cinq ans plus tard… J’étais au travail quand un homme s’est présenté. Je devais réaliser sa fiche d’identification et il m’a tendu sa carte d’identité. Son nom et sa date de naissance m’ont figée. Je lui ai demandé s’il avait un frère qui s’appelait Eric. Il m’a répondu que, oui, l’air étonné. Puis il m’a reconnue. On a parlé quelques minutes en se donnant des nouvelles de nos familles respectives.

 

Je sentais jaillir en moi une émotion violente, une tristesse réprimée pendant tant d’années. Mais j’ai tenu bon, j’ai réussi à contenir cette émotion devant cet étranger qu’il était devenu. Puis il est parti à sa réunion et moi aux toilettes. Et j’ai pleuré longtemps. La blessure s’était ouverte d’un coup, comme un tissu qu’on déchire. C’était comme si on m’avait frappée avec une violence inouïe, j’avais le goût du sang dans la bouche. Toute l’émotion du passé s’était engouffrée dans la brèche. C’est là que, dans ce lieu hideux et froid, j’ai fait le deuil de mon amour perdu trente ans plus tôt.

 

© 2012   

Attention : toute ressemblance avec la réalité est le fruit du pur hasard ou le produit de votre imagination.

 



02/09/2012
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